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La delicatesse des Jours d’Angles

broderie angles sur anglin

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Voilà plus de 160 ans que le savoir-faire des Jours d’Angles se perpétue dans la Vienne. Il reste encore quelques femmes pour transmettre leur passion. Un travail nécessitant patience et minutie.

Voilà plus de 70 ans que Suzanne est ajoureuse et tire les fils. Postée derrière une vitre, à la lumière du jour, ses petits ciseaux à la main, elle compte, coupe, travaille une bande de tissus. « J’ai commencé à 14 ans. J’ai toujours baigné dans ce milieu, constamment appris. Toutes les femmes réalisaient des Jours à l’époque. » Ce savoir-faire si particulier existe depuis 1850 à Angles-sur-l’Anglin.

Suzanne a connu l’atelier, elle a commencé à celui qui se situait sur l’emplacement de l’actuelle pharmacie de la place du village. A la belle époque, près de trois cents femmes ont travaillé à la fabrication de Jours sur le canton. Leurs réalisations partaient pour l’industrie du luxe. Chemisiers, nappes, serviettes, rideaux, abat-jour, les ouvrages sortaient par centaines. Les grands ateliers de linge de maison étaient les premiers destinataires. « A l’époque, c’é- tait fou. Nous réalisions des nappes pour 12 couverts entièrement ajourées. Aujourd’hui, on ne pourrait plus faire de tels ouvrages. »

Marquer et ajourer

Aujourd’hui Suzanne continue son travail d’une grande minutie. « Ce n’est pas de la patience non, c’est une passion. Je ne m’ennuie jamais et je ne pourrais pas m’en passer. » Pour réaliser un Jour trois étapes sont nécessaires et chacune fait appel à un métier spécifique. La première opération consiste à tirer les fils à l’aide de petits ciseaux très fins et très pointus. La personne « marque » le travail. « Ces dessins géométriques peuvent être réalisés à l’infini. Mais, je n’ai pas le droit de me tromper », admet Suzanne. Car, son travail va déterminer toute la suite. « Je ne dis pas que certains dessins ne sont pas nés d’une erreur … Cela arrive. »

Le tissu passe ensuite dans d’autres mains. Le motif constitué va être entièrement retravaillé avec du fil pour réaliser des points spécifiques. Les fils sont entourés ensemble, laissant apparaître des jours dans le tissu. Tout est croisé, noué. Pour chaque trou, un point. « Pour une heure de travail à tirer les fils, il faut 4 à 5 heures pour façonner le motif. »

Une troisième étape consiste à poser du cor- donnet pour finir l’ou- vrage. C’est un travail d’une grande minutie. « A chaque fois je suis émerveillé du travail réalisé, du résultat. Quand nous avons terminé, nous obtenons un ouvrage d’une grande beauté. Et nous repartons pour une autre réalisation. Une brodeuse me disait : ne regarde pas ce qu’il te reste à faire, mais réjouis-toi de ce que tu as réalisé aujourd’hui. »

Si Suzanne reconnaît que quelques jeunes filles viennent en stage pour appendre ces techniques, elle voudrait que plus de personnes s’intéressent à cet art. « Nous réalisons encore quelques commandes. Un abat-jour est récemment parti à New-York. Un centre de table a été réalisé pour les Vosges. »

SAUVEGARDER CE SAVOIR-FAIRE

En 1981, l’association pour la Sauvegarde et le rayonnement des Jours d’Angles est créée. Elle coordonne plusieurs stages et cours à Angles-sur-l’Anglin et sur le canton. Elle participe à la conservation de ce patrimoine en assurant des animations. Au cœur du village, la Maison des Jours d’Angles et du Tourisme accueille une exposition sur ce savoir-faire. Plusieurs travaux et archives sont visibles et le visiteur pourra souvent les après-midi observer une ajoureuse dans son travail. Toujours dans un esprit de conservation et de transmission un livre a été édité en 2012, réalisé par Françoise Bigot, présidente de l’association VGCA (association Val de Gartempe, Creuse et Anglin pour le patrimoine et le développement) et intitulé « La Broderie à fils tirés en Poitou : un siècle de jours d’Angles ». Cet ouvrage retrace l’histoire de ce savoir- faire, du Second Empire aux Trente Glorieuses. De nombreux témoignages, archives et de magnifiques photos cons- tituent cette étude socio-historique. Il est édité chez Gestes Editions et disponible en librairie (29 euros).